Les addictions dans le monde du cinéma et de l’audiovisuel

Samedi 18 novembre, nous avons proposé à notre communauté une table ronde sur la thématique des addictions dans les métiers du Cinéma-audiovisuel. Pour l’occasion, nous avions convié Laure Fillette, psychologue clinicienne, membre du Laboratoire LPPS à l’Université Paris Cité et experte dans le domaine des pratiques addictives. Nous avons longuement échangé à propos des réalités de nos métiers et des liens qui peuvent exister entre les conditions de travail et les consommations de substances psychoactives.

En amont de cette rencontre, nous avons travaillé de concert avec notre psychologue et Marie Breton (comédienne et préparatrice mentale) afin d’établir un lien entre l’intervention de Laure et celle de Marie plus axée sur le bien-être. Nous avons également collaboré avec Laure Fillette à la création d’un questionnaire portant sur les pratiques addictives. Celui-ci avait été proposé aux membres de la communauté; cette démarche avait pour objectif d’évaluer les consommations des actifs dans différents contextes (la vie quotidienne en dehors du travail, les périodes de préparation au tournage et les périodes de tournage). Mais la quantité de données disponibles au moment de la table ronde était trop limitée pour établir un réel état des lieux; de nouvelles données sont actuellement nécessaires.

Cette table ronde avait plusieurs objectifs :

  • Partager nos expériences professionnelles auprès d’une spécialiste
  • Vulgariser le propos
  • Faire de la prévention et identifier certaines ressources parfois méconnues
  • Réfléchir de manière collégiale à des solutions pour atténuer la charge mentale associée à os métiers
  • Faire un état des lieux sommaire suite aux premiers résultats du questionnaire

Tout ceci en évitant toute stigmatisation de nos métiers et des pratiques addictives.

Les retombées de cette rencontre furent très positives. Cet échange représente la première étape d’un chantier d’envergure sur la question.

En attendant la suite, nous vous proposons de découvrir cet article rédigé par Laure Fillette en préambule de ce rendez-vous du 18 novembre.

 

Face aux conduites addictives dans l’audiovisuel, il faut agir !

 

Le monde des arts et spectacles est peuplé d’actifs qui consomment régulièrement des substances psychoactives (SPA) comme le tabac, l’alcool, ou encore les produits stupéfiants. Le fait n’est pas marginal et entraîne des conséquences préjudiciables pour les sociétés de production et pour les actifs. Comment comprendre ce phénomène ? Comment y faire face ?

Quels liens entre travail et addictions ?

Selon les données de Santé Publique France, les personnes qui exercent dans le secteur d’activité des arts, spectacles et activités récréatives consomment, en moyenne, plus de SPA que les autres actifs et que la population générale ; les expérimentations de substances illicites sont particulièrement fréquentes chez les hommes et chez les femmes, et les API (alcoolisation ponctuelle importante) sont particulièrement fréquentes chez les hommes.

Les risques psychosociaux – stress, horaires variables, travail de nuit, etc. – sont à l’origine de l’émergence et du maintien des pratiques addictives : l’actif, éprouvé par son activité, trouve dans la consommation un moyen de s’adapter aux conditions de travail.

La pratique addictive constitue une échappatoire face à une activité pénible ou stressante ; on consomme pour atténuer les émotions négatives liées à une surcharge de travail ou encore pour se stimuler et se sentir performant en cas de pression professionnelle. Des bénéfices thérapeutiques sont recherchés dans l’usage de substance : « je consomme pour me soulager et pour tenir bon ». La pratique addictive peut aussi être interprétée comme un signe de conformisme en lien avec la culture d’un secteur d’activité donné, qu’il s’agisse de la consommation d’alcool lors d’évènements promotionnels, de la « pause cigarette » ou de la consommation de cocaïne orchestrée en amont de tel ou tel évènement promotionnel. Dans ces cas de figure, l’actif fait usage de substance pour s’intégrer au groupe social de l’environnement professionnel : « je consomme pour éviter l’isolement ».

Quel que soit le contexte, il faut percevoir la pratique addictive en milieu professionnel à risque comme une conduite adaptative : « du fait des conditions de travail, j’ai des besoins (me sentir performant, intégré, etc.) que la substance me permet de combler ».

Comment traiter les pratiques addictives en milieu professionnel ?

  • Agir sur l’environnement : la responsabilité de l’employeur

Il revient à l’employeur de procéder à l’analyse des risques pour la santé et la sécurité auxquels les employés peuvent être exposés et d’élaborer le document unique d’évaluation des risques professionnels (DUERP) retranscrivant les résultats de cette analyse. L’employeur doit inscrire le risque « pratiques addictives » dans le document unique et il doit identifier les situations mettant les travailleurs en contact avec les SPA, notamment les situations dans lesquelles les boissons alcoolisées sont présentes (repas, évènements promotionnels, …), les situations de travail pouvant favoriser les consommations (les horaires atypiques, le stress, les postes avec une activité physique contraignante, …), l’existence d’une alerte de la part du médecin du travail relative aux conduites addictives, la fréquence du déclenchement de la procédure « troubles du comportement », ainsi que tous les autres facteurs de risque. Pour évaluer les risques, l’employeur peut solliciter plusieurs intervenants (ergonome, psychologue, représentants du personnel, …) et constituer des groupes de travail.

Après avoir évalué les risques, l’employeur doit tracer des pistes préventives. Il peut agir concrètement sur les conditions de travail favorisant la consommation de SPA pour réduire les risques en proposant un aménagement des horaires de travail, en sollicitant des intervenants extérieurs pour soutenir les actifs (psychologues, ostéopathes, etc.), en encadrant la consommation d’alcool dans le règlement intérieur (cet encadrement devra être justifié par des raisons de santé et de sécurité), ou en imposant la mise à disposition de boissons non alcoolisées le cas échéant. Toutes les démarches doivent être mises en œuvre afin de rendre l’environnement de travail aussi accueillant et sécurisant que possible car ces aspects sont protecteurs des pratiques addictives.

L’employeur doit informer les employés des mesures mises en œuvre, des risques liés aux pratiques addictives en matière de santé et de sécurité, des dispositions du règlement intérieur, du rôle de chacun des actifs dans la prévention des pratiques addictives, de la règlementation en vigueur (ex. code de la route, …), et de la conduite à tenir en cas de troubles du comportement d’un collègue. Il est important de soutenir la mise en place d’un dialogue à tous les niveaux de la hiérarchie et l’employeur doit concrètement indiquer à l’ensemble du personnel qu’un dialogue est toujours possible et encourager les échanges sans les contraindre. La communication représente le premier levier de la prévention et de l’alliance thérapeutique et elle doit se faire de façon homogène en évitant la stigmatisation ainsi que les postures moralisatrices. L’objectif à atteindre est qu’un cadre soit mis en place au niveau de l’environnement de travail et que chacun en connaisse et en accepte les principes.

  • Connaître les addictions et les SPA : la responsabilité de tous les actifs

Tous les actifs doivent connaître le fonctionnement des SPA car une bonne connaissance permet de réduire les risques liés à l’usage. Il faut tout d’abord savoir qu’on n’est pas toujours conscient de souffrir d’une addiction et qu’il est nécessaire d’évaluer sa consommation pour savoir où on en est. Divers outils ont été créés pour évaluer ses consommations, les plus utilisés d’entre eux se trouvent sur les différents sites de Santé Publique France.

Les actifs doivent par ailleurs être informés de l’existence de ce qu’on appelle le « circuit de la récompense » ; toute consommation de SPA augmente la quantité de dopamine disponible dans le cerveau et produit ainsi une sensation de plaisir. La satisfaction perçue lorsqu’on consomme une substance psychoactive est liée à un mécanisme neurobiologique ; il n’existe aucun bénéfice objectivable en dehors de cet effet physiologique mais les effets perçus comme positifs (euphorie, désinhibition, etc.) sont renforçateurs de la consommation et poussent à consommer de nouveau. Cela est particulièrement vrai lorsque la substance est consommée pour « faire face » à des difficultés, notamment d’ordre professionnel.

Les actifs doivent également se renseigner sur les substances consommées (alcool, opioïdes, cannabis, etc.), leurs effets à court et à long terme ainsi que leurs risques. Ils doivent savoir quelles sont les pratiques addictives particulières à leur environnement de travail et être en mesure d’adopter la bonne conduite face à des troubles en lien avec l’usage de substance (troubles du comportement, chutes, hallucinations, etc.). Ils doivent enfin savoir quels traitements sont disponibles et connaître les indications.

Ces connaissances permettront à chacun d’améliorer la prévention, de réduire les risques liés à l’usage de substances et d’agir plus efficacement sur ses propres consommations, le cas échéant (consommation raisonnée, processus de sevrage, etc.).

  • Agir sur ses consommations : la responsabilité du consommateur

Au niveau individuel, chaque consommateur doit essayer de comprendre le sens de ses pratiques addictives en prenant conscience des effets que la substance produit sur lui et en déterminant pourquoi il a besoin de ces effets dans le contexte de l’activité professionnelle.

Dans cette perspective, il est utile de se rappeler quand et comment la consommation a commencé ; on peut chercher des éléments de réponse dans la vie actuelle (contexte particulier favorisant l’usage) et dans son passé (antécédents d’addictions dans la famille, etc.) Une addiction implique trois niveaux de dépendance :

– Une dépendance physiologique : l’usage de SPA implique le circuit de la récompense. Chaque fois qu’on consomme, la dopamine libérée dans le cerveau produit une sensation de bien-être – ou de mieux-être – et c’est cet effet qui pousse à consommer de nouveau.
– Une dépendance comportementale : l’usage de SPA se fait dans un contexte particulier. La consommation est ainsi associée à certaines habitudes et déterminée par des éléments déclencheurs : la pause, une réunion, un évènement promotionnel, etc.
– Une dépendance psychoaffective : l’usage de SPA entraîne un attachement au produit qui est investi comme un objet transitionnel (un « doudou » pour adulte). Il existe un narratif autour de la consommation : on « aime fumer », on se « sent bien avec son verre », etc.

Pour soigner une addiction, il faut agir sur ces trois dimensions en :
Demandant un avis médical pour évaluer l’indication d’un traitement de substitution (substituts nicotiniques, baclofène, méthadone, etc.). Le médecin pourra également déterminer s’il existe des difficultés sous-jacentes (notamment d’ordre psychologique) qui entretiennent l’addiction et mettre en place un traitement (anxiolytiques, etc.)
– Agissant sur ses habitudes en vue de les modifier : modifier les heures de pause, prévoir à l’avance une durée de participation aux évènements et s’y tenir, faire des séances de cohérence cardiaque, intégrer de nouvelles habitudes dans son quotidien, etc. Dans cette perspective, il convient tout d’abord d’identifier les situations à risque ou encore les éléments déclencheurs pour pouvoir, par la suite, prévoir un plan d’action. Une prise en charge psychologique peut être utile pour accompagner ce processus.
– Agissant sur ses représentations et sur son attachement à la SPA : déconstruire, progressivement, les fausses croyances (fumer n’est pas agréable, consommer de l’alcool n’est pas nécessaire au bien-être, etc.) et faire évoluer sa relation avec le produit.

L’objectif est de se sentir capable de se projeter sans consommer. Un suivi psychologique est indiqué.

Il faut noter que l’environnement de travail représente un contexte particulier. En effet, souvent, les pratiques addictives qui relèvent de la vie personnelle sont traitées par l’évitement : pour arrêter de consommer, on arrête de fréquenter telle ou telle personne, on ne se rend plus dans certains évènements festifs, etc. Mais lorsqu’il s’agit des pratiques addictives en milieu professionnel, l’évitement n’est pas toujours possible et on peut être quotidiennement confronté à des éléments déclencheurs. La démarche personnelle de traitement de l’addiction doit donc toujours se doubler d’une intervention institutionnelle qui permettra d’agir concrètement sur les éléments qui conditionnent les pratiques addictives.

De manière générale, on est plus à risque de développer et d’entretenir des addictions quand on se sent vulnérable. Que la vulnérabilité soit réelle, c’est-à-dire objective, ou simplement perçue, qu’elle soit individuelle ou institutionnelle, elle fait dans tous les cas le lit des pratiques addictives qui ont pour fonction de compenser la fragilité en l’absence de ressources alternatives. Or l’activité professionnelle, si elle est suffisamment sécurisante, peut à elle seule constituer une ressource salutaire pour lutter contre les addictions. En effet, travailler, être efficace et intégré, permet de se sentir renforcé. Et l’actif, une fois qu’il se senti épanoui dans son environnement de travail, est moins à risque de souffrir d’addictions.

La prise en charge des pratiques addictives en milieu professionnel doit donc se faire selon cette logique. Il faut sécuriser les employés et les entreprises en instaurant un cadre solide au niveau des conditions de travail ; les règles doivent être claires, contenantes et suffisamment souples et adaptables pour qu’un dialogue reste possible. La communication doit permettre de comprendre les dysfonctionnements institutionnels qui fragilisent les employés et, en cas de pratiques addictives, le sens de ces conduites. Les interventions répréhensibles, ciblées uniquement sur les addictions des actifs et qui ne prennent pas en compte les conditions de travail à l’origine des troubles sont contreproductives et vouées à l’échec. Et l’absence de communication, en lien avec le tabou associé aux addictions, fragilise les individus et les structures autant qu’elle fait perdurer les pratiques. Afin de maintenir un dialogue de qualité, seul garant de la bonne santé d’une entreprise et des salariés, trois mots d’ordre : écoute, réassurance et inclusion.


Pour approfondir la thématique, ARA vous propose aussi la lecture du rapport d’Emmanuel Cardonna Gil, Sociologue, sur le site de nos collègues CineKlee. Une analyse des conditions de travail actuelles des techniciens du Cinéma et de l’audiovisuel, et l’impact que cela peut avoir sur la mise en place de pratiques éco-responsables.


Article rédigé pour A.R.A. par Laure Fillette
Psychologue clinicienne, Psychothérapeute, Psychanalyste, Membre du Laboratoire Psychopathologie et Processus de Santé (LPPS) à l’Université Paris Cité.

crédit photos : Laure Fillette / Cottonbro Studio / Maria Orlova / Las Vegas Parano (Rhino Films-Summit Entertainment)

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