« Magic hours ». Le quid de l’assistant réalisateur !

Sans être contraint de devenir un expert en astronomie, l’assistant réalisateur se doit de connaître certains basiques de la mécanique céleste et plus particulièrement de notre étoile, le soleil. Nous n’évoquerons pas ici les phases lunaires ou le phénomène des marées. Peut être dans un prochain article.

En effet, certains séquences de film nécessitent une lumière naturelle particulière que le réalisateur et le directeur de la photographie souhaitent souvent et à raison filmer directement, sans artifices.
Un lever ou un coucher de soleil, une aube, un crépuscule… ou encore le fameux « entre chiens et loups » qui signifie « à la tombée du jour ».
Petite digression rapide sur l’origine de cette expression car comme disait Marcel Pagnol, « il ne faut jamais perdre une occasion de s’instruire » ^^

Apparue en français au XIIIe siècle, l’expression existait déjà dans l’Antiquité. On peut ainsi lire dans un texte du IIème siècle : « quand l’homme ne peut distinguer le chien du loup ». « Entre chien et loup » désigne le soir ou le matin, moment de la journée où il fait trop sombre pour pouvoir différencier un chien d’un loup. Le chien symboliserait le jour puisque tout comme lui, il peut nous guider ; alors que le loup serait le symbole de la nuit, représentant une menace, mais également les cauchemars et la peur.

Ces lumières souvent bucoliques et apaisantes sont dites « rasantes » (terme courant d’un directeur photo) en fonction de la latitude de l’observateur (on y revient plus bas) et leurs couleurs sont dues au passages des photons (la lumière) dans les couches hautes de l’atmosphère, générant ainsi une lumière bleutée à l’aube (Blue hour) ou encore rouge orangé au crépuscule (Golden hour ou encore Twilights, regroupés sous le terme de Magic Hours pour les fans de Shakespeare). Je vous passe les histoires de spectre visible et de longueur d’onde…

C’est bien beau tout ça mais qu’est ce que j’en ai à faire ??? :-/

Sur TOUS les films, l’assistant réalisateur organise, entre autres, son plan de travail pour le tournage en fonction des effets des séquences (JOUR, NUIT, AUBE, CREP, MATIN, SOIR…) que ce soit en INTérieur ou en EXTérieur.
Comme évoqué plus haut, certaines nécessitent dans le scénario des impératifs de lumière et les plus difficiles à appréhender sont les aubes et les crépuscules car leur durées sont très courtes… De surcroit, même pour un effet JOUR tout simple, mieux vaut connaître les heures de lever et de coucher du soleil pour ne pas être battu sur le temps de tournage nécéssaire d’une ou plusieurs séquences. Ce n’est pas pour rien que les heures de lever et de coucher du soleil figurent systématiquement sur les feuilles de service. C’est donc primordial… ! Je peux continuer ? :)

OK OK, j’ai compris, balance la suite :p

Livre 1, chapitre 1, page 1… L’assistant réalisateur connait ses éphémérides (lever et coucher du soleil) pour savoir si il dispose d’assez de temps pour tourner une séquence lambda en JOUR ou en NUIT. Nous avons tous connus des fins de journée « à courir après le soleil ». Plutôt angoissant quand on est en retard.

Livre 1, chapitre 1, page 2… L’assistant réalisateur évalue également, en cas de contrainte au plan de travail (décors, comédiens, équipe, matériels…), avec le réalisateur et le chef opérateur, la capacité d’une séquence à être tournée en trichant son effet. Pour exemple, en INTérieur, il est facile de récréer du JOUR en horaire de nuit (projecteurs type HMI cf électro) ou encore de récréer un effet NUIT en horaire de jour (borniolage, sas…cf machinerie). Il y a des avantages et des inconvénients que je ne détaillerai pas ici mais, en bref, c’est plutôt pratique pour manoeuvrer un plan de travail contraignant ou préserver la bonne forme d’une équipe,  sans toutefois risquer le propos du scénario, le sens d’une scène.

Livre 1, chapitre 1, page 3… Je m’égare… Revenons au sujet.

On pourrait résumer la mécanique céleste du soleil dans cet ordre :

  • Aube > Aurore > Lever du soleil > Matin > Jour
  • Soir > Coucher du soleil > Crépuscule > Entre chiens et loups > Nuit


L’aube ne doit pas être confondue avec l’aurore, qui est le moment où le bord supérieur du soleil apparaît au-dessus de l’horizon.

Concernant la durée de ces effets (une donnée capitale pour l’assistant réalisateur car il en déduit une durée de tournage), c’est très variable car elle dépend de la latitude du lieu de tournage :

– Dans les régions arctiques (Nord) et antarctiques (Sud) par exemple, l’aube et le crépuscule peuvent durer plusieurs heures l’été ou ne pas être présents du tout l’hiver. A savoir, en plein hiver – nuit de 24 heures et en plein été – jour de 24 heures.
– Aux latitudes moyennes (comme en France), l’aube et le crépuscule sont au plus court à l’approche des équinoxes, plus longs vers le solstice d’hiver et d’autant plus vers le solstice d’été.
– Sur l’équateur, la durée du jour égale celle de la nuit (à quelques dizaines de minutes prés selon les saisons). L’aube et le crépuscule peuvent respectivement apparaître et disparaître en moins de 20 minutes. Plus on s’éloigne de l’équateur, plus la différence entre la durée du jour et celle de la nuit est grande.

Solstice, Equinoxe ? … Le rappel de ces événements astronomiques !

– Solstice d’été : Durée de jour maximale, jour le plus long (vers mi-juin).
– Solstice d’hiver : Durée du jour minimale, jour le plus court (vers mi-décembre).
– Equinoxe de mars & Equinoxe de septembre : Durées du jour et de la nuit identiques (soleil au niveau de l’équateur)
– ET je crois bien que le soleil se lève toujours à l’est et se couche à l’ouest hein ;)

Astronomique, Nautique, Civile ??? Quelques définitions techniques car vous avez déjà du être confronté à ces termes sans vraiment les comprendre comme moi au début… mais avec ce schéma, cela devrait être plus clair.

Comprendre la lumière

Source : http://www.petapixel.com

L’aube astronomique
C’est le moment après lequel le ciel n’est plus complètement noir, qui commence formellement au moment où le soleil est 18° sous l’horizon.
L’aube nautique
Le moment à partir duquel il y a juste assez de lumière pour que l’horizon et certains objets soient identifiables, que l’on définit formellement comme le moment à partir duquel le soleil est 12° sous l’horizon.
L’aube civile
Celui à partir duquel il y a suffisamment de lumière pour que les objets environnants soient identifiables et que les activités de commerce puissent commencer. Elle est définie de façon formelle comme le moment à partir duquel le soleil est à 6° sous l’horizon. A 0°, c’est le lever du soleil.

Le crépuscule civil
Le crépuscule civil est la période où le centre du Soleil est situé à moins de 6° sous la ligne d’horizon. Les étoiles les plus visibles commencent à apparaître.
Le crépuscule nautique
Le crépuscule nautique est la période où le centre du Soleil est situé entre 6° et 12° sous l’horizon.
Le crépuscule astronomique
Le crépuscule astronomique est la période où le centre du Soleil est situé entre 12° et 18° sous l’horizon. Les étoiles les moins visibles commencent à apparaître. En dessous de 18°, c’est la nuit complète.

En France, chaque type d’aube et de crépuscule (astronomique, nautique et civile) durent environ 1 heure en été et 40 minutes en hiver.

Autant vous dire que les durées de tournage dans ces effets ne laissent pas de place aux retards et aux erreurs. Tout juste le temps en général de faire une toute petite séquence, voir un seul plan dans certains cas.

Que faire alors d’une séquence trop longue pour être tournée en magic hour en EXTérieur ?

– Tourner en plusieurs jours… Pas top et attention les raccords lumières…
– La nuit américaine !? Très « à effet » dans le rendu, ce n’est pas toujours une solution gracieuse.
– A l’étalonnage, tricher un crépuscule en aube. C’est possible mais gare aux chefs opérateurs puristes. Vous risquez de vous prendre une salve. Mais beaucoup le font d’eux mêmes et ça marche plutôt bien pour l’oeil du spectateur non averti. De plus, cela évite parfois à une équipe de se lever à 4h du matin…
– Entre chiens et loups par exemple, pour gagner quelques minutes précieuses, sur un fond de ciel en extérieur sans trop de repère avec le relief au sol en plan large ou plus facilement en plan serré, changer de position caméra en axant sur le fond de ciel encore clair et en trichant la position du comédien à 180° si c’est lui qu’on filme. Je ne sais pas si je suis bien clair :p

Tricher, le verbe sans doute le plus utilisé dans le langage des équipes techniques.

En dernier lieu, à défaut de temps, de budget et d’un compromis avec le chef opérateur en général fort de propositions, le réalisateur doit souvent céder sur son effet…

Pour la parenthèse, consoeurs et confrères, je vous invite d’ailleurs à définir avec ce dernier, ce que veut dire pour lui un effet SOIR si présent dans le scénario. Car cela peut être de la nuit ou du jour façon lumière crépusculaire, c’est selon chacun, mais il est communément admis qu’un effet soir correspond à du jour mais avec des lumières d’intérieurs allumées.

Compte tenu de ces contraintes, les productions pleines de bon sens prévoient généralement le tournage d’un film à majorité de jour au printemps / été plutôt qu’en automne hiver et inversement. Quitte à contre dire parfois les saisons diégétiques du scénario et ce pour des raisons budgétaires. A défaut, l’assistant réalisateur reste un garde fou de valeur pour anticiper ces problématiques et trouver des solutions.

Nous reviendrons dans un autre billet sur les sites et applications pratiques sur les éphémérides.

N’hésitez pas à laisser un commentaire ou à poser vos questions (ci-dessous) si il vous reste encore un peu d’énergie après la lecture de ce long pavé instructif :)

Maintenant, pour aller plus loin :

La longueur d’onde de la lumière (Wikipedia)
Solstice et Equinoxe (Wikipedia)

Victor Baussonnie

Victor Baussonnie

1er assistant réalisateur passionné - Paris / France

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  • Tibwa Nzapa

    Excellent article Victor. Il est très instructif et permettra aussi aux administrateurs de prod de justifier certains points auprès de la production en terme de budget et de devis (toujours en accord avec le directeur de production, bien sûr). Cet article fait désormais partie de mes favoris.

  • Un grand merci à Jérémie (il se reconnaitra:) pour m’avoir signalé une petite erreur que j’ai aussitôt corrigée. Le crépuscule se tient bien après un coucher de soleil … :p

  • Karine

    Article très complet, j’ai enfin compris la différence entre tous les termes et comment organiser les séquences en fonction de la lumière voulue. Top!