Le petit guide du « Parler Chef Op’ »

En tant que premier assistant réalisateur, le plateau de tournage est votre territoire. Tout doit être sous votre contrôle pour calmer le « control-freak » que vous êtes le bien du film. Cependant, il se peut que certaines choses vous échappent à cause d’une seule personne ! Le chef opérateur ou directeur de la photographie !! :)

Il suffit de jeter un oeil sur les listes techniques ! Souvent, le Chef Op’ est à la tête d’une équipe importante sur le plateau (assistants caméra, électros, machinos, steadycamer, etc). Et comme dans toutes les micros-sociétés, dont seuls Frédéric Lopez et Bear Grylls ont le secret, un langage s’y est développé́ entre ses membres sans que personne ne comprenne vraiment ce qu’il s’y raconte.

Ça à l’air pourtant très drôle car tout le monde rigole : « Ta tête n’est pas bullée ! »… Ou s’affole : « J’ai perdu le chouko de mon biflex ! ». Quelquefois, c’est un soulagement : « On va se mettre un M18 et un 800 chim sauf si le 400 est déjà monté ». Occasionnellement même, ça à l’air extrêmement grave car les visages se glacent et la transpiration commence à couler sur le front viril de l’électro : « Celui-là, on va le matteboomer… » !

Rassurez-vous, mis à part eux, personne n’y comprend rien et pourtant, en tant que premier assistant réalisateur, vous avez intérêt à saisir ce qu’il vient de se dire afin de mieux comprendre les enjeux de l’équipe image tout en gagnant du temps !ANALYSONS

La plupart des Français utilisent entre 3000 et 5000 mots. Je vois déjà les Chef Op’ et membres de l’équipe image, qui lisent cet article, se gargariser d’en connaître donc plus que le commun des mortels… :) Pour preuve ? : « L’installation est terminée ? » … On vous répond : « Du Lavander sur les Image45 et on est bons ». Hum ? Gardez l’air suspicieux qui vous rend célèbre et analysons plutôt.

Dans cette phrase, deux mots sont totalement inconnus : « Lavander » et « Image 45 ». Par déduction, il est question de mettre quelque chose sur autre chose. Vous l’aurez remarqué, les électros ont la curieuse tendance de mettre des feuilles de gélatine sur des projecteurs. « Lavander » vous fait penser à lavande donc surement une couleur bleutée voire violette ? Vous chauffez ! Ensuite, le mot « Image 45 » qui est sans doute un projecteur… Vous brûlez !… Eureka ! Le Chef op’ vient de demander à son chef électro de changer la couleur des projecteurs !

Pour savoir combien de temps cela va prendre, utilisez la formule habituelle = Taille du plateau en m2 x Nombre de projecteurs / Nombre d’électros X Âge moyen de chacun) + 15 min ! :)

À QUI S’ADRESSE-T-IL ?

Attention, le Chef op’ ne s’adresse pas qu’aux électros ! Si ce dernier demande par exemple : « Vous avez vu le boudin à marque ? », il ne parle, ni du repas du midi, ni de la femme du producteur ! Il s’assure juste, auprès de l’assistant caméra, de la présence d’une marque, au sol, pour faciliter la position d’un comédien et donc la mise au point à la caméra. Ce « boudin » est comme un petit sac de sable, léger et long d’une dizaine de centimètres. Son relief permet au comédien de le « sentir » en marchant dessus, contrairement à une marque plate type « gaffer », qui nécessiterait d’être regardée discrètement pendant la scène… Bien entendu, un électro ou machino voudra aider en répondant : « J’ai de la gueuse si tu veux… » ! Sorti de son contexte, on pourrait penser qu’il s’agit d’une femme méprisante ou d’une prostituée au temps du Moyen Âge. Il s’agit, en fait, d’un sac de sable, de plusieurs kilos cette fois, qui sert principalement à sécuriser des installations et dans lequel, un comédien pourrait buter pour s’arrêter.

Sachez aussi qu’un même « ordre » peut avoir plusieurs destinataires. Comme avec cette phrase : « Tu crois qu’il y aurait moyen de lui faire un petit rasant ? Quitte à mettre une lampe de jeu ?! ». Vous avez compris à qui cela s’adresse ? Oubliez le maquilleur… Il n’est pas question de raser le comédien ! La demande est bien lancée à l’électro car on parle bien d’une envie de lumière longeante, via une lampe provenant de la déco et qu’installerait l’accessoiriste ou régisseur d’extérieur selon.

QUAND L’ASSISTANT RÉALISATEUR EST DÉTECTÉ…

Comme le « louchébem » avec les bouchers, l’équipe image utilise un autre langage à votre approche… :)

« Ah ben, on en avait du Mirolège ! »

Ce qui signifie que les électros ne trouvaient pas une gélatine particulière, à effet métallisé.

« On coupe la découpe ! »

Un projecteur de découpe, servant à détacher le comédien de l’arrière-plan grâce à un faisceau de lumière, a été installé mais ne sert finalement plus à rien.

« On essaye de se faire une oreille avec le Permacel. »

Cela ne signifie pas que les électros ne fichent rien… Bien au contraire ! Le « Permacel » est une sorte de ruban adhésif. Faire une « oreille » veut dire qu’il doit y avoir une fuite de lumière quelque part et qu’il faut la boucher.

D’autres exemples ? « Y’a le ballast qui buzze »… « On va mettre de la gélatine sur la mandarine en tarlatant le pancake »… Oui, il ne s’agit respectivement pas d’une mouche volante ou d’un dessert ! :)

N’INTERPRÉTEZ PAS MAL !

Ne vous offusquez pas de l’équipe image, avec un hashtag sur Twitter, quand vous entendrez le jargon suivant ! Il n’y a rien de déplacé même si cela peut être équivoque pour les non-initiés. :)

« Mets-lui le biflex pleine face. »

Ici, il s’agit d’orienter une source lumineuse vers un comédien. Un Bi-Flex est un panneau à LED flexible à température de couleur variable.

« Est-ce qu’elle chope le Kflect par derrière ? »

Un « KFlect » est un système permettant, via des miroirs de diverses sortes, de réfléchir la lumière et de créer un éclairage indirect. Tout simplement !

« Dégraine-moi le diaph’ »… « Tu peux me démonter le collier de 28 !? »

Ce ne sont pas des répliques entendues sur un tournage X québécois, non ! Vous avez l’esprit mal tourné ! :) Le Chef Op’ demande simplement à son assistant caméra de débrancher la commande de mise au point sur l’objectif pour faire un réglage, d’une part. De l’autre, il demande juste de l’aide pour enlever un collier de 28 millimètres qui n’a plus raison d’être.

« On va se mettre deux rails ». Il ne s’agit évidemment pas de drogue mais de machinerie pour la caméra !! De même, on ne s’interrogera plus quand il demandera « qu’on mette une mama sur la poursuite » car il n’est pas question ici de faire intervenir une daronne italienne ou de pendre le technicien portugais quand on entendra « On va attacher le Gonzales sur le bras de déport ».POUR CONCLURE

J’espère que vous vous sentez un peu plus « éclairés » sur ce curieux langage qu’utilise le chef opérateur et ses équipes. Il ne s’agit ici que d’un aperçu de leur vaste jargon alors accrochez-vous. Ne faites pas semblant de savoir ! Demandez-leur ce que ça veut dire.

Encore quelques exemples :

« Passe-moi la tempiote ! »… « Je retrouve plus les plaques de Kadapak ! »… « On va mettre un full light avec le piccoletto. »… « Je peux avoir un false color avec un petit Log-C ? »… « Essaie de ramener le soleil à l’intérieur. » 8*O

Tout ce jargon est véridique et énoncé par de vrais amis chefs opérateurs sur de longues années de labeur. Merci à eux et aussi à Baptiste, fidèle défenseur de la langue française, pour sa précieuse contribution au fil du temps.


Crédit image à la une : Pixar-Disney / blog.coachingpnl.training / Aidan Monaghan / Netflix / Shutterstock

Mickaël Cohen

Mickaël Cohen

1er assistant réalisateur

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