Entretien avec Nathalie Lenoir, scénariste

Nous sommes ravis d’accueillir Nathalie Lenoir, scénariste depuis 15 ans, auteure-réalisatrice, créatrice de l’excellentissime blog Scénario-Buzz qui a prodigué pendant plus de 8 ans avec humour des conseils aux aspirants auteurs, entre témoignages, chroniques, coups de cœur et coups de gueule, donnant une visibilité au métier de scénariste souvent mal-aimé en France.

N.D.L.R. – Pour faciliter la lecture malgré l’écriture inclusive dont on parle beaucoup en ce moment, les différents corps de métiers seront toujours écrits au masculin bien qu’ils désignent à tout moment une femme ou un homme.

Bien que le scénario soit au coeur des projets et l’outil de travail de toute l’équipe, pourquoi le scénariste est-il si peu valorisé en France ?

N. L. > C’est un peu l’héritage de la Nouvelle Vague. Les cinéastes de l’époque ont voulu s’insurger contre le fait qu’ils n’étaient pas que de simples techniciens qui mettent en images mais qu’ils devaient être également auteurs de leurs films. Et cela a été mal compris puisque Truffaut, Rivette, Godard (enfin Godard un peu moins par la suite)… ont tous travaillé avec des scénaristes. S’il y a quelqu’un qui respectait l’objet scénario, c’était bien justement Truffaut qui a écrit ce fameux article qui a mis le feu aux poudres (Une certaine tendance du cinéma français). Ça a instauré en France cette tradition qui veut que le réalisateur soit l’auteur du film même quand il ne l’écrit pas.
Il est vrai qu’au fil du temps, on a oublié que tous les réalisateurs n’ont pas cette compétence fondamentale qu’est l’écriture de scénarios. Spielberg, par exemple, est un immense cinéaste pourtant il n’écrit pas ses scénarios. Scorsese non plus et personne n’irait dire que ce sont juste des gars qui ont joué avec une caméra. Finalement, on devenait scénariste par hasard, par rencontres, en se formant sur le tas et en arrivant de tous les horizons.
Ce côté un peu foutraque rendait aussi difficile de faire entendre que l’écriture était un travail, une étape importante de laquelle allait découler toutes les autres étapes de la chaîne de création d’une fiction. Hélas cela n’a pas tellement évolué. Par exemple dans les écoles de cinéma plutôt axées réalisation, il n’y a pas beaucoup de ponts entre la réalisation et le scénario. À La Fémis, il y a des gens qui s’inscrivent en cursus scénario et qui se retrouvent à réaliser leur film. A contrario, dans les écoles de réalisation, l’enseignement de l’écriture n’est même pas dans les bases. Et ça, c’est un vrai problème.
Il y a encore assez peu de cinéastes qui ne veulent pas écrire alors que certains n’écrivent pas forcément bien… Récemment, j’ai travaillé avec un réalisateur pour qui l’écriture était vraiment douloureuse, pourtant il ne concevait pas de ne pas co-écrire avec moi. Cette situation a fini par nous mener dans l’impasse et j’ai mis fin à notre collaboration. En télé, il n’y a pas beaucoup d’interactions, le réalisateur intervient une fois que le scénario est terminé. L’objet scénario est en conséquence plus respecté en tant que tel, bien qu’on rencontre d’autres soucis après l’écriture. Alors qu’en cinéma, cette collaboration entre l’auteur et le réalisateur est vraiment au cœur du processus d’écriture. Si ça se passe mal au départ, en général ça ne se passe pas bien par la suite. Et autant un bon scénario peut être modifié, autant un mauvais scénario ne donnera jamais un bon film.

Penses-tu que le scénariste d’un projet – dans le cas où il ne le réalise pas – devrait assister à la lecture technique lors de la préparation du tournage ?

N. L. > Je trouve bien qu’il soit là. Souvent le réalisateur ne veut pas parce qu’il estime que c’est son terrain. Il y a aussi un problème de disponibilité car un scénariste travaille sur plusieurs projets à la fois. Idéalement, s’il assiste au tournage ou à la préparation il faut qu’il soit rémunéré. Mais peu de producteurs ont envie de financer cela. Aux États-Unis ça se fait, pas systématiquement, mais ça peut se faire. En tant qu’auteur je trouve ça assez passionnant et ça permettrait d’améliorer les collaborations, de garder un lien. Finalement, on intervient tous sur le film à divers niveaux et pour que ça marche bien, tout le monde doit communiquer. En effet, quand j’étais sur des tournages, ou en préparation, ça ne se passait pas toujours super bien avec les techniciens. Certains trouvaient ma présence aberrante et les acteurs pensaient que j’étais là pour leur amener les sandwiches !

En préparation, le producteur demande souvent au réalisateur d’adapter, voire de réécrire le scénario pour réduire le temps de tournage. Lorsqu’il y a un scénariste ou co-scénariste, cette réécriture se fait-elle systématiquement avec lui ?

N. L. > Quand un problème de scénario est relevé lors des premières séances de travail, c’est vraiment dommageable que la réécriture soit faite à l’arrache et non par le scénariste. Je trouve ça stupide d’avoir payé quelqu’un pendant des mois pour écrire et ensuite l’écarter. D’une manière générale en France, même si le scénario n’est qu’un outil, cela ne veut pas dire qu’il n’est pas important, qu’il est accessoire. Je trouve ça très dangereux. Pour avoir été actrice un temps, je crois que les comédiens ont vraiment conscience de l’importance du scénario. Ils sont très déstabilisés justement quand ils n’ont pas cette béquille parce que c’est leur base première pour greffer un imaginaire.

Et dans le cas où il n’y a pas de scénariste, quels conseils au réalisateur pour que le scénario ne prenne pas le risque de s’appauvrir ?

N. L. > Je dirais de penser avant toute chose en termes de structure de l’histoire, de cohérence. Il y a des choses que l’on ne peut pas enlever sans tout déconstruire. Un producteur, lui, dit tout de suite : « mais ça on n’en a pas besoin », alors que parfois ce sont des éléments cruciaux. C’est vraiment la responsabilité du cinéaste de défendre l’intégrité de son film en essayant de trouver une solution intelligente pour raccourcir. S’il a un co-auteur, le « brainstorming » à deux cervelles peut aider et permettre aussi de dédramatiser, de déstresser. À partir du moment où le réalisateur entre en préparation, il a une pression de malade sur les épaules qui ne facilite pas cette réflexion purement créative.

Comment l’assistant réalisateur, qui estime ce temps de tournage en établissant le plan de travail, peut-il aider le réalisateur dans cette réécriture ?

N. L. > Je dirais à nouveau qu’il faut essayer de respecter autant que possible la structure du scénario parce qu’elle est fondamentale dans le récit ainsi que les intentions du cinéaste. L’assistant réalisateur a cette neutralité qui permet de trancher de façon sage là où le scénariste et le réalisateur peuvent être dans l’affect et dans l’urgence sans forcément prendre la décision la plus pertinente. Il est donc important que l’assistant réalisateur ait quelques notions de ce qu’est justement la structure d’une histoire. C’est intéressant également qu’il rencontre le scénariste au moment du dépouillement.
J’ai vraiment le sentiment que l’assistant est beaucoup plus qu’un technicien. Moi en tant que réalisatrice, le mien est vraiment un partenaire de création. C’est quelqu’un qui m’a aidé à réfléchir à pas mal de critères de faisabilité très en amont du projet. On sait très bien que quand on écrit, le nombre de décors, de figurants et des tas de paramètres vont rendre le film plus cher, plus long. Mettre plusieurs scènes dans un même décor, passer en jour des scènes de nuit, je crois plus à ce genre de logistique. Cette collaboration est peut-être encore plus cruciale que celle avec l’auteur, dans le sens où mon premier assistant va m’accompagner vraiment jusqu’au bout. Pour moi le cinéaste n’existe pas sans son assistant. Et effectivement, quand il y a des soucis, ce trio (réalisateur, auteur et assistant) peut être très productif parce que chacun a une approche différente.

En tournage, quelles solutions, suggestions scénaristiques proposerais-tu pour garder l’essence d’une scène, du scénario ?

N. L. > Il ne faut jamais oublier l’intention de la scène c’est-à-dire sa raison d’être dans le scénario, ce qu’elle va apporter comme informations ou émotions sur les personnages, son déroulé et son utilité. Dans un scénario bien fait, aucune scène n’est gratuite. Si on ne peut pas avoir une scène telle qu’on l’avait pensé, il faut se demander comment faire passer autrement l’idée, la transition, l’émotion de cette scène, pour que cela ne manque pas.

Penses-tu qu’il soit nécessaire que les proches collaborateurs du réalisateur connaissent les bases de la structure dramaturgique d’un scénario ?

N. L. > Oui, c’est plutôt utile. Surtout pour le scripte. J’ai l’impression que les chefs opérateurs sont, à la base, assez sensibles à ça. Quant au premier assistant, qui doit être à mon sens le plus en amont possible dans le process, c’est bien sûr important qu’il connaisse la structure du scénario, comme je l’évoquais plus haut.

La présence du scénariste sur le plateau est souvent anecdotique, se résumant en un passage éclair. Penses-tu que s’il était engagé en tant que conseiller durant le tournage, sa présence serait bénéfique au film ?

N. L. > Sur certains projets, ça peut être un plus mais ça dépend vraiment de la relation entre le scénariste et le réalisateur. S’il y a une vraie harmonie, ça peut être super et productif. Il y a cependant beaucoup de réalisateurs qui se sentent menacés par sa présence.
En règle générale, si le travail d’écriture a bien été fait en amont, le scénariste n’a pas besoin d’être présent sur le tournage. Dans le cas contraire, il faut le rémunérer en conséquence. C’est bien qu’il puisse être consulté même au téléphone mais on le fait rarement et c’est dommage. Je pense que le scénariste est plus important en salle de montage qu’au tournage, cela dit ça reste le choix du réalisateur.

On dit souvent que le montage, après le scénario et le tournage, est la troisième écriture d’un film.

N. L. > C’est vrai.

En général, le scénariste est-il présent au montage ?

N. L. > C’est assez rare. Il y a des montages qui se passent de manière organique. Il y a la bonne matière et le cinéaste est content, il n’y a donc pas besoin du scénariste. Mais quand le cinéaste est en panique, que c’est compliqué, c’est dommage que le scénariste ne soit pas présent, parce que ça pourrait être très rassurant pour le réalisateur. Le regard du monteur et sa connaissance de l’écriture ne sont parfois pas suffisants. Mais évidemment la présence du scénariste tout au long du montage doit être rémunérée. Et je pense qu’il y a très peu de productions qui peuvent se le permettre.
Il arrive très souvent qu’on nous appelle pour sauver un film au montage. C’est intéressant et compliqué à la fois, ainsi que pour le réalisateur, car c’est souvent une demande de la production. Ça rentre également complètement dans les compétences du script doctor. Les différentes fois où j’ai été scénariste sur un projet, c’était assez rare que l’on me demande mon avis en cours de montage. Il arrive même que des auteurs ne soient pas invités à la projection du film. C’est violent. Moi c’est dans mes contrats, ils sont obligés !

Les auteurs-réalisateurs français sont plutôt réticents à travailler avec un « script doctor » alors que le scénario a tout à y gagner. À ton avis pourquoi ?

N. L. > C’est assez rare en effet en France pour des raisons économiques et c’est dommage parce que ça ne coûte pas si cher. Pour certains producteurs c’est déjà l’horreur de payer un auteur alors un script doctor, au secours ! Il y en a surtout sur les gros projets qui ont du budget. Quand un réalisateur développe son projet sans producteur, c’est beaucoup plus courant qu’il fasse appel à un script doctor, à ses frais donc. Il y en a quand même d’excellents, comme Laetitia Kugler, qui sont très bienveillants avec les jeunes auteurs et font des fiches de lecture abordables. Des solutions existent aussi sur le terrain associatif. Quand on débute, je dirais que c’est primordial de comprendre qu’il faut investir dans son projet, évidemment des sommes raisonnables, car ce sont de bons investissements. Même quand on a beaucoup d’expérience, il y a toujours un moment où l’on a besoin de cet œil extérieur.

Sur les séries américaines, le « showrunner » même s’il ne gère pas que la « writers’ room », est au coeur du processus créatif. Est-ce ce vers quoi il faut tendre ?

N. L. > C’est encore une question de budget. On aura du mal en France, quoi qu’on en dise, à industrialiser l’écriture, même si Canal+ le fait sur ses séries et que sur 10% aussi ils ont un peu travaillé comme ça. On est quand même assez loin du vrai « showrunner », par manque de moyens tout simplement. Dès qu’on entre dans un vrai esprit de série avec plusieurs saisons, plein d’arches, un « pool » d’auteurs et toute une équipe de réalisateurs, on a évidemment besoin de ce poste, de cette personne qui va synchroniser tout ça. On voit en tout cas que sur les séries de qualité ça fonctionne de cette manière. La vraie intelligence, comme Le bureau des légendes par exemple, ou quelques autres, c’est plus d’adapter une façon de faire à l’américaine avec un ADN qui est le nôtre. Mais la route est encore longue !

Le scénariste doit-il formater le contenu en fonction des projets : écritures différentes pour un unitaire TV, pour une série ou pour une fiction cinéma ?

N. L. > Ce n’est pas radicalement différent mais il y a quand même des spécificités notamment pour des séries feuilletonnantes. La structure du scénario, par exemple, tient compte de la publicité en ajoutant avant chaque coupure des « cliffhangers ». Ça dépend aussi du genre de la série, policière ou comique, qui induit tout plein de recettes qui sont assez lointaines de l’écriture de cinéma, malgré des points communs. Il y a une base universelle qui est la dramaturgie, c’est-à-dire le fait que tout part du personnage, qu’il y a un début, un milieu et une fin, mais l’écriture de séries est beaucoup plus technique que celle de cinéma. Le scénario est donc plus valorisé.
En revanche, il y a un formatage et une frilosité des chaînes qui fait qu’on massacre le travail des scénaristes à force de leur faire gommer toutes aspérités, tout ce qui fait l’essence même de la dramaturgie. C’est aberrant !
La solution est de faire comprendre enfin en France qu’un personnage, c’est des défauts, des failles et que c’est pour ça qu’on les aime. Les décideurs pensent souvent le contraire. Tant qu’ils seront dans cette idée-là, on aura des choses mollassonnes, bien pensantes, qui ne vont pas très loin. Ces décideurs sont dans une espèce de bulle, pas du tout connectés avec les vraies gens de la vraie vie. Ils ont un gros mépris de l’audience, de la fameuse ménagère. Ils croient que les gens sont bêtes, qu’il faut tout leur sur-expliquer 25 fois, qu’ils ont une vie difficile et qu’ils n’ont pas envie de se mettre devant la télé pour qu’on le leur rappelle. « C’est anxiogène », est le grand mot à la télé. Ça donne des personnages qui n’existent pas, qui ne sont ni réalistes, ni en phase avec leur époque et auxquels on ne s’identifie pas. Des sortes de fiction un peu « feel good » dans lesquelles on est rarement impliqués.
Les créateurs doivent avoir le courage de parler. Le public doit être averti, il doit comprendre que ce n’est pas une fatalité d’avoir ce genre de fictions, que c’est à lui de réclamer, de sanctionner et de ne pas être passif.

Nathalie, quelle est ta formation ?

N. L. > Je n’ai pas vraiment de formation. L’envie a toujours été de faire du cinéma, d’être réalisatrice mais évidemment ce n’était pas un métier de fille. N’ayant pas de famille pour me soutenir financièrement dans des études, je me suis dit : « Je vais être actrice, c’est la bonne idée, comme ça je ferai du cinéma et je travaillerai en même temps ». J’ai suivi le Cours Florent, puis j’ai réalisé très vite que je voulais en fait être de l’autre côté de la caméra. Ça m’a surtout montré que l’écriture permettait de raconter des histoires. La première idée a donc été de m’écrire des rôles, puis je me suis rendue compte que j’étais contente de créer des histoires et que je n’avais pas besoin de jouer dedans. Ensuite le problème de comment devenir scénariste s’est posé. Il y avait peu de formations, je me suis donc débrouillée seule. Comme j’étais bilingue, j’ai beaucoup étudié sur des sites anglo-saxons, des cours gratuits de dramaturgie, des blogs. J’ai pioché dans ses ressources et vraiment étudié comme une folle dingue pendant trois ans. Comme je naviguais beaucoup sur le net, j’ai trouvé 2, 3 sites français et j’ai eu la chance de commencer à travailler pour eux, à écrire des articles.
Grâce à l’anonymat du Web, je suis apparue beaucoup plus vieille et expérimentée que je ne l’étais. Coup de chance bis, l’un de ces sites, qui était une plate-forme sur l’audiovisuel, était tenu, et je ne le savais pas, par un jeune réalisateur diplômé de l’ESRA qui n’avait pas de scénariste. On a travaillé ensemble et écrit un documentaire commandé par Ciné Cinémas du groupe Canal+ qui a été trés diffusé pendant des années, même en Espagne. Puis il m’a présenté à d’autres réalisateurs avec lesquels on a créé toute une équipe. J’ai donc commencé très vite à travailler sur des courts métrages. C’est ainsi que j’ai fait mes premiers pas.
De là est venue l’idée de compiler toutes ces informations dans le site que j’aurais bien aimé trouver quand j’ai débarqué (N.D.L.R. – Scénario-Buzz). J’ai ensuite attendu de me faire un nom pour relancer cette envie dévorante de passer à la réalisation. Mais être scénariste multi-casquettes a été un gros écueil. C’est quand même incroyable ! J’ai été actrice, j’ai fait de la mise en scène, je suis photographe, je suis scénariste, j’ai l’expérience des tournages, des montages, mais on me dit encore, « T’as pas fait La Fémis ? » ! ou « C’est bizarre toutes ces casquettes, c’est quoi ton vrai métier ? » ! Je n’ai pas le parcours qui va bien, surtout dans le cinéma d’auteur.

Dans quels types de configurations travailles-tu et par qui es-tu engagée ?

N. L. > En tant que scénariste, ce sont toujours les producteurs qui m’engagent. En général, en cinéma, soit il y a déjà un cinéaste et je suis engagée pour écrire avec lui, soit je vends un de mes sujets qu’on développe d’abord ensemble avec les producteurs puis ils vont chercher un réalisateur. Ça peut aussi être un cinéaste qui a envie de travailler avec moi sur un projet. On se met d’accord, puis il va chercher la production et après on écrit.
En télé, on ne rencontre même pas le réalisateur ! L’agent, quant à lui, est aussi très actif pour la mise en contact.

En général, sur combien de projets en parallèle travailles-tu ?

N. L. > Je dois avoir une dizaine de projets en cours en ce moment à divers stades de développement. C’est une nécessité financière et mentale. Il y a tellement de projets qui ne se font pas qu’on ne peut pas se permettre, même artistiquement, de travailler uniquement sur un seul. En écriture pure, j’en ai 5, 6. Je dois donc jongler. Parfois même dans une journée, le matin je travaille sur un projet et l’après-midi sur un autre. C’est compliqué mais on n’a pas le choix.

Es-tu intermittente en tant que scénariste ?

N. L. > Non, nous les scénaristes sommes payés en droit d’auteur. On cotise beaucoup mais au final on n’a pas énormément d’avantages. Il n’y a ni calcul d’heures ni congés payés, très peu de retraite. Aucune sécurité.
Quand on est engagés sur un projet, en télé ou en cinéma, on signe ce que l’on appelle un « step deal », c’est-à-dire que toutes les étapes de l’écriture sont définies et on est payés par étape. On ne touche la somme finale dans sa globalité qu’au premier jour de tournage. Si ça s’arrête avant, comme c’est souvent le cas, on garde ce qu’on a eu et basta ! Un film, c’est bien payé mais ça met 2, 3 ans à se faire. C’est pour cette raison que l’on travaille sur plusieurs projets, nous obligeant à en accepter trop. Ce n’est pas la partie la plus chouette du métier.

Parle-nous de ta routine d’écriture, sur l’ensemble d’un projet et sur une journée.

N. L. > En général, je scinde la journée. Le matin sur un projet, l’après-midi sur un autre. Je commence à 9h, toujours par ma revue de presse, répondre à mes e-mails et les coups de fil à l’agent. Je travaille vraiment 10h par jour, 5 jours par semaine. Mais souvent ça déborde. Le soir je me remets alors dans des recherches, des choses un peu plus soft. L’écriture c’est très physique, épuisant. Je préfère vraiment travailler chez moi, seule à mon bureau.
Quand j’ai une idée de projet, je fais des recherches très longues qui peuvent prendre des mois. Je lis tout ce que je trouve sur le sujet, je vois des documentaires, je fais une recherche photographique, un cahier d’inspiration, je brainstorme, je travaille vraiment sur la structure et la biographie des personnages. Je poursuis toujours par de grosses bibliographie et filmographie. Seulement ensuite, je me lance dans la partie écriture plus classique du projet. La première chose que je fais alors est ce que l’on appelle un squelette c’est-à-dire un chemin de fer très résumé de toute l’intrigue avec les principaux noeuds et ironies dramatiques. Après, je fais un séquencier et une fois qu’il me satisfait, je passe au scénario et seulement à ce moment-là.
En général, je fais trois versions du scénario pour arriver à quelque chose qui me va, avec une phase de lecture entre deux versions. Pour mes projets personnels, mon agent est toujours ma première lectrice. Elle lit généralement la première et la dernière version.
Quand j’écris pour un réalisateur, je suis vraiment à son service. J’essaie de faire en sorte que le processus soit le plus agréable possible pour lui. J’écris beaucoup plus vite seule qu’à deux parce que je prépare énormément alors qu’avec un réalisateur la préparation se fait en cours d’écriture. Il faut apprendre à travailler au même rythme, à se synchroniser. Ça prend du temps, mais c’est humainement hyper enrichissant. Mon univers est certainement plus intéressant qu’il ne l’était au départ, riche de toutes ces collaborations.

Peux-tu tout écrire ou as-tu un genre de prédilection ?

N. L. > Au début, c’était un peu mon challenge d’essayer tous les genres. Je ne les ai pas tous testés mais quand même pas mal. Je dirais que ma patte, c’est la présence d’un fond social, sociétal dans ce que je raconte, que ce soit de la comédie ou du drame. J’ai besoin de parler du monde qui m’entoure, de choses qui me touchent en tant que femme, citoyenne, artiste pour pouvoir y consacrer autant de temps. C’est encore plus vrai comme réalisatrice où j’ai un registre davantage restreint, très imprégné du cinéma britannique, d’influences anglo-saxonnes. En tant que spectatrice, j’aime les films qui me touchent, m’interrogent, me dérangent, et me bousculent. C’est ce cinéma que j’ai envie de faire.

Qu’est-ce qui te fait vibrer dans ton métier de scénariste ?

N. L. > L’écriture est viscérale pour moi. J’ai toujours écrit en fait, c’est ma façon de coucher des émotions. Dans la pratique de scénariste pure, quand il y a une belle rencontre avec un réalisateur, cette collaboration, vraiment fabuleuse et passionnante, m’emmène vers d’autres univers. Pour la réalisation, le côté chef d’orchestre, d’essayer de véhiculer une passion à plein de collaborateurs et de faire en sorte que ça marche est une aventure de tous les moments où l’on vit plein d’émotions. Je trouve merveilleux de pouvoir se dire que l’on a une vocation, ça rend la vie intense. Je me nourris de ça, je suis quelqu’un de passionnée, c’est ce qui me fait vibrer. Au début, c’était plutôt l’apprentissage et le challenge mais aujourd’hui, c’est cette adrénaline. Il faut lutter pour la garder car plus on travaille, plus on le fait pour l’argent et moins on a de liberté artistique.

Ton passage à la réalisation a-t-il modifié ton rapport à l’écriture, ta façon d’écrire ?

N. L. > Beaucoup. Je découpe énormément en amont et je réécris en général systématiquement après pour que la partie mise en scène ait du sens. Ça m’a permis de désacraliser davantage l’objet scénario et d’améliorer mon écriture. Elle est plus visuelle, concise, je suis plus exigeante sur certains détails. J’ai encore plus de plaisir à écrire.

Tu l’as expliqué sur ton site l’été dernier (N.D.L.R. – en août 2018), mais peux-tu nous rappeler les raisons de la fermeture de ton excellent blog Scénario-Buzz ?

N. L. > Il y a deux raisons, les personnelles et les périphériques. Les raisons périphériques, c’est que l’outil blog est un peu moribond. Il y a d’autres formats plus excitants aujourd’hui, comme les podcasts, les « vlogs ». Je me suis même posé la question de lancer un « vlog » mais c’était encore plus de travail. Les audiences étaient toujours très bien mais je n’avais pas envie d’attendre qu’il meure. Dans ce contexte-là, j’ai pensé que c’était le bon moment. Il commençait à y avoir plus de ressources, même si elles étaient plus dispatchées et il y avait peut-être moins besoin de ce blog-là en particulier, même si les gens y étaient attachés.
Les raisons personnelles, c’est que ça a toujours été chronophage et que maintenant je veux me consacrer entièrement à mes projets de réalisation. C’est une page qui se tourne. Il y a un petit pincement au coeur, c’est évident, mais je n’ai pas de regrets. C’était une belle aventure. Toute cette base de travail, même si elle n’est plus accessible, existe encore et tôt ou tard je pense que je vais essayer de proposer autre chose, peut-être un livre de témoignages de scénariste… J’ai un site pro où je blogue toujours, il y a la page Facebook, Twitter, je ne disparais pas dans la nature ! Il y a toujours ce côté partage de ressources. Ça a créé un petit buzz cet arrêt, l’ultime buzz de Scénario-Buzz !

Pour ceux qui sont intéressés à aller plus loin dans la connaissance ou la pratique du scénario, quels ouvrages, documents, formations, recommanderais-tu ?

N. L. > Sur les bases de l’écriture, le livre La dramaturgie d’Yves Lavandier, c’est vraiment le b.a-ba, qui est très bien. Save the cat (en français, Les règles élémentaires pour l’écriture d’un scénario) de Blake Snyder est assez accessible aussi. Le livre de Jean-Marie Roth, L’écriture de scénarios est très bien, très dédramatisant. Pour le processus de réécriture, qui est aussi une grosse partie du travail, le livre de Syd Field, Comment identifier et résoudre les problèmes d’un scénario et ceux de Linda Seger, Créer des personnages inoubliables et Faire d’un bon scénario un scénario formidable sont pas mal.
Concernant les formations professionnalisantes : il y a le C.E.E.A. plutôt axé sur les séries télé ; le Master Pro à Nanterre qui est très bien ; La Femis, qui a aussi créé une formation pour les scénaristes de télé.
En revanche, il n’y a pas vraiment de formations de scénaristes purs cinéma. Jean-Marie Roth propose un accompagnement personnalisé sur plusieurs mois, ce qu’il appelle une formation semi-professionnelle qui est vraiment bien. Il y a Elie Abécéra aussi, qui a un super atelier d’écriture. Tous les deux sont des pédagogues très humains, bienveillants et efficaces. Pour les intermittents, l’I.N.A. propose des formations un peu plus courtes qui sont pas mal ; il y a le C.I.F.A.P., le Groupe Ouest qui propose des résidences d’écriture qui sont vraiment très bonnes, le Moulin d’Andé… J’encourage les lecteurs à vérifier les références des formateurs avant de se lancer. Il y a effectivement de super pédagogues mais il y a aussi beaucoup d’escrocs, surtout en terme de formations.
Il y a aussi des livres vraiment incroyables qui expliquent bien le processus de fabrication d’un film ainsi que cette espèce de dichotomie entre scénaristes et réalisateurs. On Directing Film de David Mamet et Faire un film de Sidney Lumet. Pour revenir à Yves Lavandier, il a aussi écrit deux petits manuels Construire un récit et Évaluer un scénario qui sont vraiment très bien faits pour les non-scénaristes, pour avoir une approche un peu plus périphérique mais très concrète.
On peut trouver par ailleurs des podcasts, notamment celui d’Hadrien et Matthieu Y’a plus de papier ! qui est très chouette, drôle et chaleureux, car axé sur le partage d’expériences. Ils l’ont arrêté cet été mais les émissions restent toujours disponibles à l’écoute. Pour les anglophones il y a celui de John August, Scriptnotes qui est vraiment passionnant car il aborde l’écriture de l’intérieur.
Le blog de Scott Myers, Go Into The Story, est vraiment pas mal. Le site de l’association Lecteurs Anonymes met à disposition la Scénariothèque, base de données vraiment précieuse, qui regroupe des scénarios en libre accès et les fiches de lecture de certains films qui sont sortis. On trouve également une scénariothèque sur le site du CNC avec des scénarios de courts métrages ainsi que des dossiers.
L’association Séquences 7 propose également des ateliers ouverts à tous qui sont vraiment bien et pas très chers. De plus, je trouve les Master classes de France Culture fabuleuses. Souvent ils invitent des cinéastes qui se confient sur la manière dont ils collaborent avec les auteurs. C’est passionnant ! J’adore !

Est-ce plus difficile d’écrire pour un aspirant scénariste qui n’a pas fait d’école que pour celui qui en a fait une ? Quel regard portes-tu sur ton parcours autodidacte ?

N. L. > Ce qu’il y a de plus difficile quand on n’a pas fait d’école, c’est que l’on n’a pas le réseau. On peut tout à fait se former seul, mais ça ne consiste pas à ne lire que deux livres. Moi ça m’a pris trois ans d’apprentissage assidu. Ce qu’il y a de plus dur quand on le fait seul, c’est que l’on est encore plus isolé, encore moins crédible aux yeux de son entourage. Il faut avoir peut-être encore plus de confiance en soi, de foi, de volonté. Ce qu’il faut vraiment faire, c’est se créer un réseau rapidement, sortir de sa grotte, se faire un peu violence. Scénariste n’est pas un métier que l’on peut faire seul. Il y a plein de festivals, de forums, des collectifs de jeunes auteurs, d’associations, La Maison du Film… Il ne faut pas bouder les projections, ni toutes les occasions possibles et imaginables de rencontrer des gens. Le réseau, le réseau, le réseau ! C’est vraiment l’essentiel et ce n’est pas si facile.
On est dans des métiers où c’est toujours bien d’essayer de prendre des initiatives, de faire des choses comme vous avez fait avec ARA, ou de monter une association… parce que ça noue des rencontres, ça crée des réseaux. Tous les auteurs devraient sauter sur l’occasion de parler de leur travail. Ce n’est pas une histoire d’égo, c’est sortir le scénario et le scénariste de l’ombre.

Quel(s) est (sont) le(s) meilleur(s) conseil(s) que l’on t’ait donné(s) ?

N. L. > Il y en a deux. Le premier, ce n’est pas vraiment un conseil mais quelque chose qu’un scénariste déjà reconnu m’a dit quand j’ai débuté : « Tu sais, tu vas encore ramer pendant 10 ans ! ». Et il avait vraiment raison ! Ne pas oublier que ce n’est pas un « sprint », mais un marathon. Le deuxième, plus récemment, quand mon agent m’a dit : « Il faut aussi savoir lâcher prise sur les étapes où tu n’as pas de pouvoir ».
Je suis quelqu’un de très active, battante et j’ai du mal avec l’inaction. Savoir accepter un certain lâcher prise. Ça paraît évident, mais je me suis rendue compte que j’étais pas très forte dans ce domaine-là et que c’était quelque chose qu’il fallait que je travaille encore.

Dans le milieu des scénaristes comme dans les autres corps de métier du cinéma français, il semble y avoir peu de partage de savoirs, contrairement aux pays anglo-saxons. Que penses-tu de l’argument souvent mis en avant : « On va quand même pas aider des jeunes à venir nous piquer notre place » ?

N. L. > Argument que j’ai beaucoup entendu effectivement. Ma philosophie est complètement inverse. Aimer son métier, c’est avoir envie que ça s’arrange pour les générations qui suivent. Si j’ai un regret par rapport à mon blog Scénario-Buzz, c’est que j’espérais, peut-être un peu naïvement, que ça allait entraîner d’autres scénaristes à parler. Mais en fait, pendant huit ans, les gens m’ont dit : « C’est bien ce que tu fais, c’est courageux, moi j’aimerais mais je ne peux pas, tu comprends ». Et ça, ça me débecte. C’est typiquement français. Évidemment, on ne va pas aller loin comme ça.
Moi, j’ai eu envie de donner des conseils, pas pour qu’on me pique mon travail, mais parce c’est un beau métier et que j’ai envie que d’autres personnes le fassent. En fait, les gens sont très résignés et aigris. Ça mène au côté obscur de la force et moi je veux rester un Jedi toute ma vie ! Je refuse donc de raisonner comme ça. À ceux qui disent ça, je réponds que pour le moment personne n’est venu me le faucher, le boulot ! On est dans des professions qui ne sont globalement pas faciles. Si on n’est pas un peu bienveillants et humains entre nous, alors faut arrêter.

Merci beaucoup Nathalie pour le partage.


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Crédits photos : Katia Maeder, Nathalie Lenoir

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