Le paradoxe du court-métrage

Préalable incontournable pour percer dans le milieu du cinéma, le court-métrage a mauvaise réputation quand il n’est tout simplement pas méprisé. Format peu valorisant, conditions de travail déplorables et amateurisme patent, il reste pourtant aujourd’hui une étape indispensable aux professionnels de demain. Comment expliquer ce paradoxe ?

Un tremplin

On le sait, la majorité des réalisateurs ont commencé par des courts métrages avant de faire carrière. Kubrick, Varda, Jeunet, Nolan, Sciamma, Spielberg, Campion, Scorsese… La liste est longue. Il en va de même pour les producteurs et les techniciens. Les acteurs également. Un passage obligé donc pour débuter et apprendre le métier car ce format court permet d’expérimenter, de se tromper et ce, à moindre coût. Véritable laboratoire créatif sans pression commerciale (hors exception), il permet une prise de risque artistique et technique difficilement envisageable en format long.

La réalité du terrain

Budgets dérisoires, équipes réduites, tournages dans l’urgence, horaires à rallonge, les conditions de travail sont difficiles, voire parfois illégales. Elles sont pourtant communément admises et étrangement tolérées par les institutions. Quand l’exception devient la norme.

Côté rémunération, ce n’est pas mieux. L’absence de salaire est aussi légion. Quelques journées payées au SMIC tout au plus – le minimum légal – et il faudra se “battre” pour les obtenir, pour les postes à prépa en contrepartie de plusieurs semaines, voire des mois d’investissement. Seuls les jours de tournage sont rémunérés généralement pour tout le monde afin de montrer patte blanche pour la production, responsable, en cas de contrôles ou d’accidents du travail ! Ne parlons même pas des heures supplémentaires et anticipées.

Une reconnaissance à deux vitesses

En scène, le court-métrage est célébré par les festivals, la télévision et les écoles. Certains sont même devenus cultes. Comme dit plus haut, son exposition permet aux réalisateurs, acteurs et producteurs de se diriger vers des projets plus ambitieux, plus rémunérateurs, permettant aussi aux techniciens de travailler. Une boucle vertueuse méritée après des mois, des années de combats et de sacrifices pour mener ces projets fragiles à terme.

En coulisses, le court-métrage n’a en revanche que peu de valeur, qu’il soit produit ou non. Sur un curriculum de technicien par exemple, les courts-métrages riment avec amateurisme ! “Ils ne comptent pas” vous diront-ils. Difficile par conséquent d’accéder à certains postes à responsabilité ou de participer à un premier format long sans redescendre d’un échelon dans la hiérarchie. Il y a des exceptions bien sûr et cela dépend de l’envergure du film. Cependant, il est un fait que bon nombre de professionnels établis ont tendance par la suite à ne plus vraiment considérer ceux évoluant en format court, par lequel ils sont pourtant passés. Ce terreau de leurs propres carrières. Une drôle d’amnésie collective indubitablement injuste. Et c’est sans compter le grand classique de la promesse souvent non tenue du réalisateur ou du producteur qui vous promet le long qui suivra le court.

Pourquoi persister ?

Pour se professionnaliser ! En n’acceptant pas n’importe quelles conditions de travail, en exigeant un contrat et une rémunération, à minima symbolique, quitte à réduire son temps d’investissement en conséquence. Il suffit de se renseigner sur le cadre légal et ses droits. Les courts-métrages “à l’arrache” existent bel et bien. Heureusement, il y a de nombreux projets sérieux et financés vers lesquels se tourner. En priorité. Des films encadrés par des productions qui s’entourent généralement d’équipes professionnelles aux postes clés.

Pour le réseau ! Les rencontres faites sur les tournages de courts métrages sont déterminantes pour la suite. On y rencontre nos prochains collaborateurs et les joies de l’aventure collective. S’ensuivent le bouche-à-oreille et les recommandations, qui entraînent le projet suivant SI on a bien fait son travail, avec bienveillance OU le bagou…

Pour la passion ?! Évidemment ! Le secret de la longévité dans le métier.

Illustration générée par IA

Changer le discours !

Oui ! Le court-métrage est valorisant pour les compétences et les capacités qu’il enseigne. L’apprentissage de la technique et du travail en équipe. Ses bienfaits sur la polyvalence, l’adaptabilité, la pédagogie, la gestion du stress et la résilience.

Oui ! Le court-métrage est légitime. Il n’est pas un moindre mal mais un format à part entière, avec ses codes et son public. Puis ce sont les mêmes problématiques qu’en format long après tout, à une autre échelle.

Oui ! Un bon comédien de court le sera aussi sur un long, à l’instar du technicien volontaire et curieux qui le restera. Stop aux a priori.

Non ! À la banalisation des conditions de travail dégradées et persistantes. Elles ne doivent plus constituer des variables d’ajustement. Santé et sécurité avant le reste puis à tout travail mérite salaire. Il suffit de le revendiquer. Le droit de dire non !

En résumé

À la fois victime et pilier du système, le court-métrage reste la meilleure porte d’entrée du secteur sans attendre la permission de quiconque. Il mérite des égards à tous les niveaux et surement un peu de soutien de la part de nos institutions. À quand, par exemple, un assouplissement accru du crédit d’impôt cinéma et audiovisuel pour favoriser les conditions de production et ainsi la professionnalisation du format ?

Le court métrage comme acte militant.


Quelques liens pour aller plus loin :
Nombre de réalisateurs renommés sont passés par le court-métrage (Le Monde)
10 courts métrages français qui ont marqué l’histoire du festival de Clermont-Ferrand (CNC)
Les 10 courts-métrages français récompensés aux Oscars (Sens Critique.com)
10 courts-métrages bien rétro de grands cinéastes à voir (ou revoir) (Konbini)

Victor BAUSSONNIE

Victor BAUSSONNIE

1er assistant réalisateur ARA & IT enthousiast.

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