Critique « électrique » des méthodes de tournage
“Bientôt 40 ans et il paraît que je suis presque un vieux con”. Je m’appelle Julien et je suis chef électricien.
J’ai commencé à travailler dans le milieu du cinéma en 2004 et je pense pouvoir dire que je ne suis plus un « rookie » dans ce domaine. J’ai accumulé de l’expérience ainsi que des connaissances plutôt variées depuis toutes ces années mais comme l’apprentissage ne s’arrête jamais, à chaque projet, j’apprends encore et encore…
Après avoir fait mon premier stage à l’électricité pendant quelques semaines avec Marianne Lamour sur un “TV film Arte”, j’ai eu l’immense chance de faire mon deuxième stage sur un long-métrage aux côtés du réalisateur Philippe Lioret, “Je vais bien ne t’en fais pas“, le film qui a fait découvrir Mélanie Laurent en 2006. Philippe m’a pris sous son aile et m’a enseigné le Cinéma.
Nous tournions en 35mm avec une Panavision Platinum ; j’étais au “combo – retour vidéo” dans l’équipe caméra d’Irina Lubtchansky, 1ère assistante. Une fois mon “combo” installé à la face, j’ai pu observer de grands chefs de poste faire leurs métiers avec beaucoup de professionnalisme et de rigueur.
Christophe Rossignon, producteur (Nord-Ouest), avait œuvré pour que le film ait l’ampleur qu’il mérite. Je me souviens notamment d’un fait marquant lors du tournage avec un des décors, un pavillon en banlieue parisienne, acheté pour l’occasion. L’équipe déco avait besoin d’agrandir certaines pièces comme le salon. Ils ont cassé certains murs pour y mettre des feuilles de décor sur roulettes, ce qui nous permettait d’avoir de l’espace pour travailler. La “dolly” pouvait se faufiler ainsi dans tous les recoins, sans contraintes.
18 ans plus tard, je sais que j’ai appris sur ce film 70 % de mes connaissances sur “comment faire un film”. Je continue d’apprendre de chaque tournage, de chaque équipe, et de chaque situation. Mais la méthode employée par Philippe et tous les chefs de poste, je ne l’ai quasiment jamais revue depuis.
La pellicule est partie, enfin, elle est toujours un peu là de temps en temps, puis le numérique est arrivé permettant un accroissement de la production. Les méthodes, elles, de mon point de vue, se sont beaucoup égarées, un savoir-faire qui se perd.
Pourquoi ne fait-on plus de coupé-muet ?
Avant de lancer le moteur, le/la 1ere/ère Mise En Scène annonçait à l’équipe “On va faire un coupé-muet sur cette prise”. Ceci permettait à l’équipe son d’enregistrer ses ambiances raccords dans la foulée des prises de vues. En fin de prise, au lieu de dire “coupez” à haute voix, un regard/un geste se faisait entre le/la real, le/la 1er/ère et le/la 1ere ass. caméra. À ce moment-là tout le monde devait conserver le silence sur le plateau (logique, comme on n’a pas encore coupé), et le/la 1ere ass. caméra coupait le moteur caméra mais l’ingé son lui continuait à tourner. Hyper efficace pour gagner du temps et du rendement sur la journée je trouve, mais il faut bien évidemment que l’ingé soit d’accord pour faire ses ambiances à ce moment-là. Pour le montage son, c’est également un atout. Exemple, si un avion passe pendant la bonne prise d’une scène dialoguée, l’enregistrer jusqu’à la fin de son passage permettra au plan d’être monté avec le suivant sans créer de césure sonore brutale. Une bonne habitude donc qui remonte à l’époque de la pellicule où la caméra était silencieuse une fois le moteur arrêté, ce que les caméras numériques ont plus de mal à réaliser avec leur ventilateur de refroidissement.
Pourquoi n’annonce-t-on plus les décalages de coupure déjeuner ?
La gestion de nos ventres sur des journées à rallonge est cruciale pour tenir sur la longueur. Prévenir l’équipe en cas de retard sur le plateau ne coûte pas cher, il me semble…
Pourquoi ne demande-t-on plus à tous les chefs de poste s’ils sont d’accords pour faire des heures supplémentaires non prévues, avant de les faire ?
“J’annonce une heure supp.” dit le/la 1ere M.E.S. sans même croiser le regard de personne, comme si nous devions nous plier à ce choix sans discuter et qui concerne tout le monde. Des êtres humains, avec des familles et des contraintes de vie.
Pourquoi nous ne répétons presque plus et faisons des “répé-tourne” ?
Tourner sans répétition ou presque peut dégrader le rendu final des plans et détruit la méthodologie de tournage. Ce concept est donc dangereux et malgré tout, il est maintenant utilisé de manière usuelle sur les plateaux. Un des exemples de l’évolution du numérique qui brise le savoir-faire de la pellicule, du cinéma. ARA en parle également dans cet article.
Pourquoi les pots d’équipe au cul des camions ne se font plus ?
Sous couvert de Covid, de l’interdiction des bières de fin de journée, etc., ces petits moments permettaient à l’équipe d’apprendre à se connaître. Une cohésion indispensable à la bonne marche d’un tournage et servant directement le rendu du film.
Pourquoi fait-on la lumière avant de poser un cadre ?
Définir un cadre permet à chaque département de pouvoir travailler convenablement. Vouloir tout faire dans le désordre n’aide en rien à avancer plus vite, bien au contraire…

Pourquoi on finit par un plan large ?
Je vois de plus en plus d’équipes qui souhaitent finir par les plans larges car “c’est pour le jeu des acteurs, et puis au montage c’est juste un petit bout à la fin”. Peu importe le pourquoi car dans les faits, les plans larges (même s’ils ne sont pas des masters) sont des repères pour tous les départements liés aux raccords : lumière, cadre, déco, make-up, costume, jeu… Mais aussi pour la gestion du plateau et de son pourtour par la régie.
Pourquoi tant de frénésie et de quête de rapidité dans les mises en place ?
La mise en place ou “blocking” en anglais est le moment où l’on décide ce que l’on va tourner, comment on découpe la scène, le nombre de plans, les axes caméras. Courir, courir, courir… Respirons et pensons avant de vouloir livrer toujours plus et plus de plans. Comme le mieux, le plus est aussi l’ennemi du bien.
Pourquoi les plans de travail changent aussi vite que la météo ?
Certes, l’organisation des tournages peut être perturbée par les contraintes de décors et des disponibilités des uns et des autres mais nous en arrivons à de tels changements ces derniers temps que les équipes doivent adapter leurs vies hors plateau constamment pour pouvoir se plier à ces changements.
Pourquoi les journées continues sont-elles devenues banales ?
Peu importe que la table régie soit bien fournie, encore une fois, réguler son corps est crucial pour tenir sur la longueur d’un film. La majoration de 30 minutes est une bonne excuse pour le faire si souvent, et au final, manger tard entraîne bien souvent un ramollissement de l’ensemble de l’équipe pour la session qui suit à la reprise. Même si la régie nous cajole avec des sandwichs, les ventres se dérèglent pour la suite de la journée…
Pourquoi les têtes pensantes font les films seuls et pourquoi tout le reste de l’équipe doit suivre comme des moutons ?
Transmettre l’information au plus grand nombre permet l’implication et l’anticipation de chacun, à son niveau. Un film ne se fait pas sans l’équipe.
Pourquoi autant d’affolement et la course à toujours plus de plans ?
Le calme permet une meilleure création dans la plupart des domaines artistiques. Sur-découper pour se couvrir ne sert à rien. Réfléchissez donc avant de vouloir tourner dans tous les axes en criant “moteur” alors que la caméra n’est pas encore à l’épaule, que les points ne sont pas finis, que le perchman n’est pas en place, que la maquilleuse est encore dans le champ…
Pourquoi le vocabulaire n’est-il plus utilisé correctement ?
Une mise en place n’est pas une répétition, ni une mécanique, ni une italienne. Une mise en place est réservée à la mise en scène et aux postes concernés pour définir les axes de tournage. Une Italienne permet aux acteurs de trouver leur rythme tout comme une mécanique pour la caméra qui pourra s’appuyer sur des doublures selon les besoins. Je vous invite à consulter “Les mots du plateau” par la Compagnie Sanson film.
Pourquoi les tournages sont-ils devenus des colonies de vacances au détriment du professionnalisme ?
S’amuser est une évidence et surtout une nécessité dans nos métiers mais la dérive vers un bazar à la face et sur les extérieurs du plateau devient trop fréquente. Un plateau n’est pas une émission de Cyril H… Toute cette énergie euphorique nuit à la concentration de nombreux techniciens/nes, donc à la qualité de leur travail.
Pourquoi demander le silence plusieurs minutes avant de demander le moteur ?
Le/la premier/ère assistant/e Mise En Scène (plutôt chef/fe de plateau d’après une consœur électro) jette à toute voix cette dite phrase qui va instantanément se répercuter du 2e/e au 3e, pour finir à la régie extérieure plateau… Pendant ces quelques minutes, beaucoup de techniciens/ennes peuvent continuer à travailler (tout en respectant le niveau de décibel qu’ils/elles émettent pour ne pas perturber le plateau) pour anticiper la suite ! Ce qui change le déroulement de la journée de manière globale, car à force de crier au loup, au moment crucial les silences sont moins respectés.

Faire un film, ce n’est pas seulement une histoire de budget et de hiérarchie. C’est aussi une histoire d’équipe ! Que ce soit pratique, organisationnel, artistique, financier, tout le monde peut avoir, à un instant T, une idée qui va faire économiser du temps, de l’argent ou encore nourrir le film pour qu’il soit encore plus Beau, encore plus Incroyable et toucher plus Fort, plus Juste, le public pour lequel nous travaillons Tous. Où est le respect des personnes et de la créativité des départements dans tout cela ? Je pense que la plupart des Humains qui travaillent sur les plateaux de tournage le font par passion ! Alors respectons-la car elle incarne une grande partie de leurs Vies.
Julien Brumauld
Chef électricien
Pour aller plus loin :
- “Les racines de la lumière” de Julien Brumauld
- “Quelques années lumière, Journal de bord d’un chef électro” de Philippe Sanson
- Blocking Rehearsal par howtofilmschool.com
Crédit Image à la une : Maxime Tscharturia – Lazy comapny 2012
